Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci

En partenariat avec Le Poulailler

lundi 16 avril 2018

La pièce de Romeo Castellucci est-elle un essai de théâtre total ?

La pièce de Romeo Castellucci - « Sur le concept du visage du fils de Dieu » - ne devrait plus être à présenter : elle tourne depuis 8 ans, c’est-à-dire depuis sa création au Theater der Welt à Essen, en Allemagne, en 2010. C’est donc tardivement que nous l’avons découverte à Brest, au Quartz, jeudi 5 et vendredi 6 avril. Sa longévité paraît même, au premier abord, assez mystérieuse.

Le visage du fils de Dieu évoqué par le titre est l’œuvre sublime d’Antonello da Messina, un petit tableau (38,7 sur 29,8) conservé à Londres à la National Gallery. Le spectateur découvre, projeté en fond de scène, le tableau du Christ bénissant – dit aussi Salvator Mundi – dans une version surdimensionnée, presque hyperréaliste, ce qui crée un effet immédiat de fascination.

La pièce est brève – une heure – et se déroule en trois temps. Dans un premier temps, sous le visage énigmatique du Christ, la scène dévoile l’intérieur d’un appartement d’un blanc immaculé où un homme se prépare à partir travailler en laissant son père devant la télévision. Sauf que le père, parkinsonien et incontinent, fait sous lui. Alors, pendant quarante cinq longues minutes, le fils le nettoie, s’apitoie, se met en colère quand le père recommence, s’en veut de s’être mis en colère, et se laisse déborder par une diarrhée paternelle incontrôlable. Scène d’un naturalisme pénible dont on se demande si elle ne finira jamais. Suit un deuxième temps qui rompt avec le précédent par son style allégorique : des enfants jettent les grenades qu’ils portaient dans leur sac d’écolier au visage du Christ qui reste impassible. Et enfin troisième temps : tous les acteurs ayant déserté la scène, le visage du Sauveur du monde est progressivement déformé, souillé de matière fécale liquide, lacéré, jusqu’à disparaître pour laisser place à ces mots « You are (not) my shepherd ».

Salvator mundi

On pourrait en rester à cette description sans se forcer au petit jeu des interprétations. A quoi bon interpréter, se dit-on : tout paraît tellement clair ! D’ailleurs le choix ne nous est pas trop laissé puisque le dépliant de présentation, proposé à l’entrée de la salle par le Quartz, nous livre l’interprétation de l’auteur lui-même. Pourtant, un petit phénomène se produit qu’il convient de noter : la scène entre le père et le fils est si longue et si pénible, elle nous donne tellement l’impression désagréable d’être des voyeurs, que nous cherchons à la fuir en posant nos yeux ailleurs. Et c’est alors le tableau d’Antonello da Messina que l’on regarde. Et l’effet est saisissant. Le peintre est parvenu à représenter un regard intérieur à la fois distant et rêveur, mais comme empreint de bienveillance et porteur d’une infinie douceur. Regard hors jeu, hors monde, regard qui ne voit pas la scène en train de se dérouler sous nos yeux, et qui, pour cette raison, nous permet quelques instants de nous en arracher en nous transportant dans un ailleurs qui ne connaît pas la misère humaine ou qui a su la dépasser. On se prend à s’interroger : ce Christ est-il ou n’est-il pas compatissant ? Puis notre attention revient vers la scène dont la trivialité s’accentue et nous force à nous demander : « est-ce que je veux vraiment voir ça ? ».

Vulnérabilité du visage

Puis vient le temps de la révolte. Pas la nôtre, bien sûr : le spectateur supporte. Celle des enfants, sur scène, qui s’efforcent de détruire le visage du Christ sans toutefois y parvenir. Le geste est d’ailleurs à la fois vain et un peu triste. S’en prendre à Dieu, pourquoi pas ? Depuis Job, on sait combien les voies du Seigneur sont difficiles à interpréter, et qu’il faut force théodicées pour conserver sa foi intacte devant les injustices du monde. Mais ce n’est pas à Dieu que les enfants s’en prennent mais bien au tableau d’Antonello da Messina alors que, justement, il nous permettait de nous transporter vers un ailleurs réparateur. Car à défaut de croire à la rédemption, on se prend à croire au salut par l’art !

C’est donc un visage qui est attaqué, souillé, déchiré. Pas n’importe quel visage, mais un visage tout de même. Après tout, c’est probablement là l’enjeu de la pièce puisque c’est son titre. Titre curieusement alambiqué d’ailleurs puisqu’il est question du « concept de visage ». Or, un visage est, par définition, incarné. Ce n’est donc pas un concept : un concept ne vaut que par sa généralité. Et la preuve en est que Romeo Castellucci dit bien lui même que c’est ce tableau et pas un autre qui l’a marqué. Ce visage et pas n’importe quelle représentation de visage. Seul un visage dans sa singularité appelle à la compassion. C’est la thèse bien connue de Lévinas – thèse qui souligne d’ailleurs l’ambivalence de l’effet provoqué par le visage : à la fois interdit du meurtre et appel au meurtre. Puissance du visage qui s’impose à moi dans sa nudité, dans sa fragilité, dans sa vulnérabilité et qui m’intime de le protéger, mais, au rebours, visage que je ne veux plus voir et que je dois radicalement nier pour me défaire de la responsabilité qu’il m’impose. Cette ambivalence est clairement marquée par la pièce de Romeo Castellucci, mais probablement surdéterminée par le statut de celui dont c’est le visage.

De la scène à l’italienne à l’art total

Mais revenons à notre surprise initiale : comment se fait-il que cette pièce soit toujours en tournée alors que, osons le dire, ce n’est pas un grand texte ? Il est d’ailleurs joué en italien et les acteurs ne sont pas toujours audibles – comme si les mots importaient peu, bien qu’une traduction nous soit distribuée à l’entrée de la salle. La réponse est probablement ailleurs. La pièce ne se réduit pas à ce qui se passe sur scène. C’est en effet à un spectacle de théâtre total que nous assistons. Et je ne fais pas allusion à la sollicitation constante de notre odorat durant les scènes de crises excrémentielles. Quand on sort du Quartz, quand on franchit les portes pour aller à l’extérieur, on a la surprise d’assister à une suite du spectacle : une trentaine de personnes, dont certaines à genoux, prient, entonnent des chants religieux, distribuent des tracts. La scène s’appelle « chapelet réparatoire » (sic). Et les acteurs sont excellents : totalement investis dans leur rôle afin de nous persuader que la pièce que nous venons de voir est blasphématoire. Et c’est là que l’on découvre le sens du spectacle qui est un peu plus complexe que l’on imaginait : dans le texte distribué à l’ouverture, l’auteur nous dit que sa pièce n’est pas blasphématoire. Mais il ne le dit probablement que parce que les acteurs postés à la sortie affirment le contraire ! Ce qui laisse le spectateur dans un doute théologique profond. La réussite est alors parfaite : la pièce n’existerait pas sans la secte de sortie, et la secte demeurerait inconnue sans la pièce. D’autres figurants participent d’ailleurs à ce chef d’œuvre d’art total : les agents de sécurité nombreux dans le hall et dans la salle ainsi que des policiers en faction à l’extérieur. Le spectateur sort médusé par une telle débauche de moyens pour le circonvenir. Ce que tant de metteurs en scène avaient vainement recherché de façon artificieuse est parfaitement maîtrisé ici. Malheureusement tous les spectateurs semblent ne pas réaliser qu’il s’agit là d’une intégration magistrale du théâtre dans la vie et croient à de vaines protestations de croyants offensés. Mais de vrais croyants offensés seraient-ils assez naïfs pour faire de la publicité à une pièce qu’ils réprouvent mais qu’ils contribuent ainsi à maintenir en activité ?

A vrai dire, probablement est-ce le cas. Mais c’est alors dommage. J’aime tellement l’idée d’un chef d’œuvre achevé d’art total que je ne peux me résoudre à croire que Romeo Castellucci n’avait pas envisagé ces réactions. Peut-être aimerait-il que certains protestent également contre l’image dégradée du vieillissement de l’homme.

Par Patrice Poingt
Illustration Antonello da Messina

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